Entretien de Paul Laruche

avec Roch de Coligny

 

Paul Laruche. Monsieur de Coligny, pouvez-vous nous présenter brièvement la Grande Charte Champenoise ?

RC. Cette charte est un document officiel émanant de Guillaume de Champeaux, évêque de Châlons sur Marne, par lequel il confirme les possessions agraires de l'abbaye Saint Pierre aux Monts. Elle date de l'an 1114, du temps du roi Louis VI "le Gros". Matériellement, il s'agit d'une très grande feuille de parchemin, écrite à l'encre brune par le chancelier du diocèse.

 

PL. C'est donc un acte important...

RC. Oui, important à plus d'un titre... Pour l'histoire de la Champagne, il s'agit d'un acte majeur. J'ai lu sur internet des analyses qui, à mon avis, sont excessives : par exemple, on lit que cette charte constitue l'acte fondateur du vignoble champenois. Il ne faut pas exagérer. Ensuite, du point de vue matériel, un document de cette taille (76 x 61 cm) et de cette époque est quelque chose d'exceptionnel.

 

PL. Comment se fait-il qu'on trouve encore des chartes comme celles-ci ?

RC. Le parchemin est un support stable, pour peu qu'il soit conservé à l'abri de la lumière, de l'eau et des rats de toute espèce. Vous voyez que l'encre est bien lisible, bien qu'elle ait pâli par endroits. Dans mille ans, ce document sera toujours là.

 

PL. Comment cette charte champenoise est-elle parvenue sous la responsabilité de votre Cabinet d'expertise ?

RC. Les objets ont une histoire capricieuse et étonnante, vous savez ! Cette charte est demeurée jusqu'au XVIIIe siècle parmi le chartrier de l'abbaye Saint Pierre aux Monts, à Châlons. On perd sa trace à cette époque, et elle ressurgit en 1836, année où elle fut acquise par Prosper Tarbé chez un brocanteur de Reims. A l'époque, on pouvait trouver des chartes et des documents historiques chez n'importe quel brocanteur. En effet, les dépôts d'archives publiques étaient pillés (parfois par leur propre conservateur), et on connaît même de nombreux exemples où la Bibliothèque nationale ou les dépôts d'archives départementaux ont jeté à la décharge ou vendu à l'encan des tonnes et des tonnes de manuscrits médiévaux.

 

PL. Et après ce M. Tarbé ?

RC. Prosper Tarbé mourut assez jeune (en 1871), laissant à sa veuve une collection assez incroyable de documents médiévaux et historiques. Sa fille puis sa petite-fille, la comtesse de Lestre, firent don de la presque totalité de cette collection à la ville de Reims. Un catalogue fut publié en 1909, pour décrire les quatre milliers de documents ainsi donnés. Toutefois, les descendants conservèrent plusieurs documents, dont des chartes royales et cette charte champenoise. Puis, le temps couvrit cette collection du lourd manteau de l'oubli, jusqu'au jour où, vers 2007, ces documents furent retrouvés par une personne que je connaissais.

 

PL. Ça a dû être une sacrée découverte !

RC. Pas immédiatement. Car il a fallu du temps pour trier les documents et se rendre compte de leur intérêt. C'est progressivement que l'intérêt de cette charte est apparu à mes yeux. Il a déjà fallu la lire, par exemple ! Puis, je l'ai étudié en détail, j'ai fait faire des analyses scientifiques aux États-Unis d'Amérique du Nord (carbone 14 par exemple), pour en fin de compte arriver à en garantir l'authenticité. Une fois ce palier atteint, il a fallu décider quoi faire de cette charte. Je l'ai alors fait connaître à quelques personnes, dont un chercheur qui a été autorisé à la publier sur le site TELMA (consacré aux chartes françaises antérieures à 1121). En 2014, à l'occasion du IXe centenaire de cette charte, nous en avons fait une présentation à un public plus élargi.

 

PL. Son propriétaire s'est alors décidé pour une donation ?

RC. Non, pas vraiment. Ce n'était pas le genre de la maison, comme on dit ! J'ai d'abord dû fixer une valeur en vente amiable. Je dois dire que j'étais bien embêté pour ce faire, car il n'existe point de référence de ce niveau sur le marché français. En mon for interne, je pensais à une valeur tournant autour de cinq millions d'euros. J'ai pris conseil auprès de deux personnes fort avisées, dont l'une en Angleterre : la première m'a dit "huit millions", la seconde "au moins 20 millions" ! Le problème des Anglais, c'est qu'ils voient maintenant le marché de la charte historique à l'aune de la "magna carta" qui fut vendue aux enchères pour environ 20 millions... J'ai donc décidé de maintenir mon estimation prudente de cinq millions, sans me laisser transporter, tel le baron de Münchausen, vers des sommes faramineuses. Mais peut-être que les Anglais avaient raison : dans une grande vente aux enchères, ils auraient bien été capables de trouver un milliardaire chinois désireux de s'offrir pour 10 ou 20 millions un document majeur pour la Champagne ... et pour LE champagne !

 

PL. Il y a donc eu une vente ?

RC. Oui. Je n'ai pas été l'agent ni l'intermédiaire de cette vente, ni même l'entremetteur. Je n'ai pas touché un kopeck sur la transaction ! Je me suis borné à authentifier l'œuvre et à fixer une estimation. Par la suite, le propriétaire m'a informé de la vente à hauteur de quatre millions d'euros en faveur d'un grand collectionneur européen, que d'ailleurs je connaissais.

 

PL. Il y a des gens qui ont de l'argent...

RC. Oui, malgré tout ce que le système nous vole, certains ont encore de l'argent ! Quoiqu'il en soit, cela me réjouissait que cette charte soit acquise par ce collectionneur. Il s'agit en effet d'une personne qui a réuni ce que je considère comme la plus belle collection de chartes médiévales en mains privées, depuis un acte de Louis le Pieux au IXe siècle. La charte champenoise de 1114 ne pouvait pas trouver meilleur point de chute ! Et ce qui me réjouissait doublement, c'est que ce collectionneur, déjà âgé, avait l'intention de donner toute sa collection à la France. Je le travaillais en ce sens depuis déjà longtemps, bien avant l'acquisition de la charte champenoise. Je prévoyais donc avec bonheur d'être l'instrument de ce qui aurait été la plus belle donation de manuscrits de notre époque. Ces derniers temps, j'avais prévu avec lui (avec son conseil juridique, plutôt), les modalités de l'importation en France de tous ses documents médiévaux, prélude à la donation qui aurait dû intervenir en 2017 ou 2018.

 

PL. "Aurait" ? Pourquoi ce conditionnel ? c'est bien ce qui s'est passé.

RC. Non. Cela ne s'est pas fait. Et cela ne se fera probablement jamais. C'est ainsi. Vous savez, les choses les mieux engagées sont parfois complètement anéanties par l'intrusion dans le processus d'un ou deux imbéciles qui se croient plus intelligents que les autres, et surtout qui s'auto-investissent d'une mission de salut public qui leur donnerait le droit d'impérer à l'univers entier.

 

PL. Votre collectionneur a pourtant fait la donation de la charte champenoise, n'est-ce pas ?

RC. Attendez. Cette charte champenoise n'était qu'un élément de sa collection. C'était d'ailleurs la seule charte qu'il conservât en France, le restant étant à l'étranger depuis toujours, la méthode de ce collectionneur ayant été de chiner en Europe tout ce qui concernait la France. En fait, c'est toute la collection qui devait être donnée, pas seulement la charte champenoise ! Le problème, c'est qu'il s'est trouvé une personne, obscur fonctionnaire de son état, qui a commencé à chercher noise à mon client collectionneur, tantôt minaudant comme une vieille chatte affamée, tantôt criaillant comme une stupide pintade courroucée. Pourtant, tout allait bien ! le principe de la donation était admis par ce collectionneur ; à son âge il a besoin de temps pour bien faire les choses. Le chemin était foulé, la donation avançait et se serait concrétisée prochainement. Voilà pas, donc, que ce fonctionnaire stérile et probablement mû par je ne sais quelles frustrations, s'est mêlé d'intervenir dans cette affaire, d'une façon fourbe, mensongère, intimidatoire, insultante et pour tout dire profondément ridicule. On ne lui demandait rien, pourtant, à ce tape-clavier ! Mais il y a des gens, comme ça ... Sitôt qu'ils sont investis d'une micro-molécule de pouvoir, ils se juchent sur ce maigre fief, et tel un coq sur son fumier puant ils entendent commander à la terre entière et s'imaginent par un cri faire se lever le soleil. Cum hoc ergo propter hoc. Bref, au final, ce fonctionnaire imbécile, point réfréné par sa hiérachie, a tout fait capoter ! Mon client collectionneur fut blessé de ce comportement agressif et gratuit, il n'a pas admis d'être ainsi maltraité voire insulté par cette pimbèche. Donc, tout en maintenant sa volonté de donner à la France, par mon intermédiaire, cette Grande Charte Champenoise, il a décidé que le reste de sa collection, conservée à l'étranger, ne serait pas donnée à la France comme prévu. Quel dommage ! Quelle tristesse !! Quelle affliction !!! Mon collectionneur est donc maintenant en pourparlers avec un Etat étranger, qui bien sûr lui déroule le tapis rouge et qui vraisemblablement lui achètera bientôt cette collection. C'est incroyable le pouvoir de nuisance de certaines personnes. Vous vous rendez compte ? un collectionneur était prêt à tout donner à la France, et l'attitude sotte et irresponsable d'une espèce d'idiote a tout fait foirer ! Mais bon sang, est-ce qu'on insulte et diffame une personne qui va vous donner la plus extraordinaire collection de chartes médiévales au monde ? Cette fonctionnaire devrait être clouée au pilori de la nuisance nationale et battue de verges jusqu'à la consommation des siècles ! Pauvre France, infestée de tous ces malfaisants... L'un des maux de la France, il est là : au lieu d'être sagement et librement gouvernés par quelques lions de bonne race, on est dévorés de toute part et tyrannisés par des hordes infinies de mauvais rats dont seule la méchanceté parvient à égaler la bêtise.

 

PL. Reprenons. Vous avez donc remis cette charte au directeur des Archives de France.

RC. Oui. La tradition physique de la charte a eu lieu il y a quelques jours [mi-février 2016].  Mon client a désiré conserver l'anonymat (il ne recherche ni la célébrité, qu'il a déjà, ni les remerciements étriqués d'une administration obtuse, ni l'argent, il ne demande pas de reçu fiscal). D'ailleurs, cette donation était assortie d'une seule condition, à l'accomplissement de laquelle je me suis engagé auprès de lui, à savoir de bien préciser que cette donation est faite à la France, patrie de ce collectionneur, et non pas au régime en place, régime qu'il abhorre de toute son âme (c'est son expression). Que voulez-vous, il existe encore des gens suffisamment libres pour ne pas accorder leur pensée au diapason du grand bêlement moderne !

 

PL. Que va devenir cette charte ?

RC. Normalement, elle pourrait être remise aux Archives départementales de la Marne. Mais je n'en sais pas plus, et de toutes façons ma mission s'arrête là. J'ai consacré à cette charte suffisamment de temps et d'argent. De nombreux autres documents m'attendent. Vita brevis.

 

PL. Merci, M. de Coligny, pour ces informations.

RC. Attendez. Puisque l'administration ne le fera pas (interdiction lui en a été faite par mon client !), je désire tout de même évoquer la reconnaissance que vous devons nourrir envers ce collectionneur pour avoir donné à la France un tel document. Son souvenir, quoiqu'anonyme, restera éternellement attaché à cette charte. Il sera « le donateur de la Grande Charte Champenoise » ! En revanche, l'espèce de petite sotte dont je vous ai parlé, oublions-là. D'ailleurs son nom tout le monde s'en fiche, et de toutes façons je ne veux pas non plus la diffamer, c'est surtout pour ses enfants d'ailleurs. Mais, si elle laissait quoi que ce soit dans l'histoire, ce ne serait que les traces de sa nocivité stratosphérique. Point final. Merci de vos questions, cher Paul. Et à bientôt pour de nouvelles aventures ! Revoyons-nous dans un ou deux ans, quand mon client collectionneur aura vendu sa collection à un État étranger : je publierai alors le catalogue de sa collection, et l'univers entier sera alors frappé de stupéfaction, de voir la richesse du trésor patrimonial que la stupidité d'une ou deux greluches micro-cervelées aura fait échapper à la France. Second point final ! Non attendez, encore une chose. Vous vous souvenez de la devise écrite sur la jeep du Capitaine Dronne, premier officier français de la 2nde D.B. à entrer dans Paris en août 1944 ? eh bien cette devise s'applique parfaitement dans les circonstances présentes ! Si la mémoire vous fait défaut, vous demanderez à l'ami google... Troisième et dernier point final. A bientôt, cher Paul.

 

Publié sur sur le site internet www.charte-champenoise.com en février 2016.